Interview lettre # 10 bis

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Interview lettre # 10 bis

Spécialiste des impacts des ouvrages sur les poissons migrateurs et de la conception de dispositifs de franchissement, vous avez travaillé pendant plus de 30 ans à la tête du Groupe d’hydraulique appliquée aux aménagements piscicoles et à la protection de l’environnement (GHAAPPE) du Conseil supérieur de la pêche (CSP) puis du pôle écohydraulique Onema-Cemagref-Imft. Alors que vous vous apprêtez à prendre votre retraite, une solution alternative à l’effacement du barrage de Poutès a enfin été trouvée. C’est un barrage que vous connaissez bien...

Cet aménagement, construit à l’origine sans passe à poissons, a constitué dès sa construction un obstacle total à la migration, avec un impact considérable sur la population du saumon de l’Allier. EDF a conçu en 1986 un ascenseur à poissons, seul dispositif envisageable du fait des contraintes liées au site. Ce dispositif, qui a permis de faire remonter certaines années de 100 à 150 saumons, restait néanmoins insuffisant. Un exutoire de dévalaison a ensuite été installé pour réduire le taux d’entraînement dans les turbines. Malgré ces dispositifs, l’impact de l’aménagement sur la migration restait majeur. Une expertise pour évaluer les impacts de l’ouvrage sur les migrations et envisager des scenarii de solutions a été réalisée en 2005 par le GRISAM - Groupement d’intérêt scientifique portant sur les poissons amphihalins - dans le cadre du plan « Loire grandeur nature », lors du renouvellement de la concession d’EDF. Les experts du GRISAM, issus de l’Inra, du Cemagref et du CSP, avaient préconisé l’effacement de l’ouvrage afin de minimiser les risques d’extinction du saumon du bassin Loire-Allier.

La solution alternative à l’effacement sur laquelle vous avez travaillé aux côtés d’EDF, a été qualifiée de majeure et saluée par tous...

C’est en effet le meilleur compromis possible. L’effacement partiel du barrage - avec la possibilité d’abaisser complètement le clapet central -, la mise en place d’une passe à poissons efficace, la réduction du volume de la retenue, l’installation d’un exutoire de dévalaison et la présence de grilles fines au niveau de la prise d’eau ainsi que l’augmentation du débit réservé, sont autant d’éléments qui vont réduire considérablement l’impact de l’aménagement Poutès, tout en maintenant, d’après EDF, 90% de la production hydroélectrique. Cette solution innovante a pu émerger grâce au travail du groupe de travail restreint qui a réuni le Centre d’ingénierie hydraulique et le laboratoire national d’hydraulique et environnement d’EDF et le pôle écohydraulique de l’Onema, alliant ainsi des expertises en génie civil, en hydrologie, hydraulique, électromécanique et écohydraulique. Les saumons ne devraient plus rencontrer d’obstacles majeurs en amont pour rejoindre les frayères puisque le barrage de Saint-Etienne du Vigan a été effacé en 1998. En revanche, en aval, il persiste encore de nombreux obstacles, en particulier au niveau de petites centrales hydroélectriques, dont il faudra impérativement améliorer la franchissabilité.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la prise en compte des enjeux environnementaux dans la production hydroélectrique ?

En 30 ans, la législation a permis de faire évoluer profondément les états d’esprit. La loi pêche de 1984 et les différents plans migrateurs nationaux (saumon, grands migrateurs…) ont amorcé ce changement. La signature de la convention en 1982 entre le ministère de l’environnement et EDF, où l’hydroélectricien s’engageait à s’associer à l’effort national entrepris en matière de restauration des populations de poissons migrateurs, a facilité les choses. La collaboration dès les années 80 entre le GHAAPPE et la direction des études et recherches d’EDF a joué un rôle essentiel. Elle a permis de concevoir et d’installer des dispositifs pour faciliter la montaison sur les obstacles majeurs situés sur les grands axes à migrateurs. Les études du comportement des poissons en relation avec les conditions hydrauliques au niveau des prises d’eau ont ensuite permis de réaliser les premiers aménagements destinés à faciliter la dévalaison des jeunes saumons. Les évaluations de l’efficacité de ces dispositifs ont fortement contribué à la prise de conscience des enjeux. Nous avons été pionniers dans le domaine en Europe. La protection des milieux aquatiques, en particulier ce qui concerne la continuité écologique, est maintenant prise en compte de manière beaucoup plus volontariste par les hydroélectriciens, en témoignent l’exemple de Poutès et le renouvellement en cours des concessions hydroélectriques par l’État.

Interview issue de la lettre #10 - décembre 2011